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L’histoire de Mary

Chère Madame Gray,
J’ai souri, j’ai pleuré, j’ai appris et finalement je me suis rétablie et tout cela s’est produit au cours de la lecture de votre livre. J’aimerais aborder le sujet par l’aspect le plus difficile. Il y a deux ans, j’ai éprouvé la perte de ma fille, du moins, dans un certain sens. Bien qu’elle soit toujours en vie, elle n’est plus avec nous depuis qu’elle nous a quittés, d’une façon tragique, en raison d’une dépendance. Nous savons qu’elle est toujours en vie, et nous en sommes heureux, mais elle ne fait plus partie de notre vie en raison de son propre choix et nous en avons donc fait le deuil. Pour moi, c’était comparable au deuil à la suite de la mort d’un enfant.

Lorsque j’ai lu votre livre, je me suis reconnue de différentes façons. J’ai réalisé que je devrais faire mon propre travail de deuil. J’ai réalisé que les « éléments déclencheurs » faisaient partie du processus de deuil en cas normale et que ce n’était pas quelque chose que je devrais avoir déjà surmonter; comme je me le répéter. Pour moi, la rédaction de la lettre de deuil, fut une inspiration qui m’a aidée à me libérer de ce que je ressentais. Cela m’a permis de me créer un espace où je peux conserver mes sentiments et mes pensées, sans devoir les refouler. J’ai appris énormément du processus de deuil aussi bien à mon sujet qu’au sujet des autres.

Deuxièmement, notre famille a été éprouvée par une perte reproductive. En 1998, je me suis mariée et un nouveau type de relation s’est instauré avec ma mère. Elle a commencé à me parler de choses dont nous n’avions jamais discuté auparavant; de choses dont les femmes d’origine européenne ne parlent qu’entre femmes mariées. Un jour, au cours d’une conversation, les larmes aux yeux, elle m’a parlé de Steven, un enfant mort-né dont elle a accouché en 1962, soit une année et demie avant ma naissance. Elle a pleuré et pleuré, me disant que depuis les premiers mois suivant sa naissance, elle n’avait parlé à personne de Steven. Vous pouvez vous imaginer mon bouleversement et ma surprise, alors que je réalisais que j’avais eu un frère dont je ne savais rien. Je ne pouvais pas imaginer la souffrance qu’avait dû endurer ma mère, réprimant cette histoire pendant plus de 26 années.

Il semblait que le fait d’avoir quelqu’un à qui parler de Steven la soulageait. Pendant plusieurs mois par la suite, elle a mentionné le nom de Steven dans presque toutes nos conversations. Je savais qu’elle éprouvait le besoin d’en parler et j’étais disposée à l’écouter, à apprendre quelque chose sur un aspect de ma mère que j’avais toujours ignoré. Ma mère était une immigrante portugaise dont la connaissance de l’anglais et du français était très limitée en 1962 pour elle. C’était l’époque où les hommes n'accompanaient pas dans la salle d’accouchement et où les infirmières croyaient qu’il valait mieux que la mère ne voie pas son enfant mort-né. Elle m’a parlé de l’anxiété que lui causait le fait de ne pas savoir à qui Steven ressembler, de ne pas l’avoir tenu dans ses bras, de ne l’avoir vu que dans ses rêves. Elle m’a parlé du médecin qui avait un air si réservé, des pleurs des autres bébés qu’elle devait entendre malgré elle jusqu’à ce qu’elle trouve une infirmière qui parlait le portugais et à qui elle a pu demander d’être retirée du département de maternité. Nous avons pleuré ensemble lorsqu’elle me parlait de son sens d’incrédulité et de son sentiment d’impuissance.

Elle m’a dit qu'elle détesté, pendant un certain temps, ses collègues de travail à l’usine de textile qui évitaient de lui parler de son bébé. Elle se disait « J’ai eu un bébé! Pourquoi ne m’en parlez-vous pas? » Puis elle a réalisé que c’était par sensibilité qu’ils évitaient de lui causer de la peine, mais à ce moment, elle ne le concevait pas ainsi. Elle n’admettait pas la situation.

La chose qui m’a le plus marquée au cours de toutes ces conversations, c’est qu’elle répétait sans cesse qu’elle aurait aimé savoir où avait été enterré mon frère. Elle a dû payer la somme de quatre dollars pour son enterrement, mais comme elle ne comprenant pas la langue, elle n’a jamais pu retracer le lieu de son enterrement. Ce petit relevé en question, ma mère l’a conservé dans une petite boîte de métal sous son lit. C’était une boîte qui avait piqué ma curiosité et celle de mes deux sœurs, mais nous n’avons jamais osé poser de questions à son sujet (nous savions qu’il fallait nous en abstenir). Un jour, elle a retiré la petite boîte de sous son lit et m’a montré le relevé. Sur ce relevé de l’hôpital Hôtel Dieu de Saint-Jérôme, étaient inscrits les détails de l’enterrement d’un enfant né le 29 novembre 1962. C’est tout ce que ma mère avait pu conserver de Steven. Mon père, pensant bien faire, avait fait enlever tous les vêtements et les meubles pour Steven de la maison avant le retour de ma mère de l’hôpital. À cette époque, il semblait à ma mère que tous cherchaient à effacer l’existence de Steven.

Ce petit relevé m’a fait enquêter sur le lieu où était enterré Steven. Après avoir appelé l’hôpital et parlé à différents membres du personnel pendant des mois sans succès, un événement inhabituel s’est produit. Je me suis rendue chez un vendeur de pierres tombales à Saint-Jérôme qui avait repeint la pierre tombale de ma grand-mère pour lui payer la note. Au cours de la conversation avec cet homme, je lui ai parlé de mes recherches. J'ai faillit éprouvé un malaise quand il m’a dit : « Je suis en mesure de vous aider. » C’est mon père qui enterrait ces bébés et qui assistait au service. Il a toujours été d’avis qu’il était très malheureux que ces bébés soient enterrés seuls, sans la présence de leur famille.

Il m’a indiqué où je pourrais retrouver le dossier de cet enfant, dans les registres du diocèse de Saint-Jérôme. Je n’arrive pas encore à croire à l’aide que j’ai reçue à partir de ce moment. Les secrétaires du diocèse ont passé plus de trois semaines à consulter de vieux registres afin de retrouver le livre dont j’avais besoin. Je suis infiniment reconnaissante de ces femmes. Vous ne pouvez pas vous imaginer l’exaltation que j’ai éprouvée lorsque j’ai reçu un appel me disant qu’on avait retrouvé le numéro de lot du terrain commun du cimetière de Saint-Jérôme où mon frère était entérré. On m’a dit que bien que les restes de plusieurs de ces bébés enterrés là à cette époque avaient été exhumés depuis pour être déplacés dans un lieu plus grand, on n’avait pas déplacé ceux de Steven. Ses restes occupaient toujours le même lot.

Ce même jour, je me suis rendue au cimetière et une fois encore, j’ai été surprise par la gentillesse dont savent faire preuve les humains. Le gardien du cimetière m’a conduit au lot où Steven aurait été enterré. C’était une toute petite lisière d’herbe près ce celles sous lesquelles tous les bébés avaient été enterrés. C’était la plus belle lisière d’herbe que j'ai jamais vu; l’herbe était brune, déchiquetée, mais si belle à mes yeux.

Ensuite, il fallait préparer les choses avant d’en informer ma mère. J’ai commandé une petite pierre tombale pour bébé Steven parce que je savais que ma mère aurait le cœur brisé à l’idée de voir un lot, non marqué d’une pierre (c’est un cadeau secret que je lui ai fait). Une fois la pierre installée vint le moment de tout révéler à ma mère. J’étais bouleversée, me demandant si je faisais la bonne chose. Un jour j’ai demandé à ma mère « Si je savais où est enterré Steven, voudrais-tu le savoir? » La femme animée qu’est ma mère a éclaté en sanglots. Elle savait que je connaissais l’endroit. Nous sommes allées au cimetière et le regard de ma mère, lorsqu’elle a cessé de pleurer, m’a indiqué que j’avais fait ce qu’il fallait. Elle m’a dit que le fait de savoir où Steven était enterré résolvait son deuil. Elle savait que Steven avait un endroit bien à lui. Cela lui procurait « un lieu pour se souvenir ». Maintenant, lorsqu’elle parle de Steven, elle ne pleure presque plus, elle sourit. (J’aimerais mentionner en passant qu’elle s’est autorisée à parler de Steven aux membres de la famille.)

Lorsque j’ai lu votre livre, j’ai pleinement réalisé ce que ma mère avait traversé, seule, avec sa douleur. Je savais qu’elle avait éprouvé beaucoup de chagrin, mais le livre m’a permis d’accéder à une nouvelle compréhension de cette douleur. J’ai tant appris à partir de votre expérience auprès des personnes endeuillées et de leurs expériences.

Finalement, la lecture de ce livre a été un événement précurseur d’un cours que je suis actuellement. Je suis une formation de soutien pastorale aux gens à domicile aux Archidiocèse de Montréal. Je ne puis vous dire à quel point le cours et ce livre se complètent l’un l’autre. Le Modèle de processus de rétablissement© peut s’appliquer à tant d’autres expériences et non seulement en matière de perte reproductive. Le besoin de prendre conscience, d’écouter, de comprendre les expériences passées, d’honorer la vie, la mort et la spiritualité, d’encourager le rétablissement ne sont que certains parmi tous les domaines ou le soutien pastorale à domicile et le rétablissement d’une perte reproductive se rejoignent. Cela m’a aussi permis de réaliser que moi aussi je dois me renseigner au sujet de deuil d’un conjoint de façon à ce que je puisse mieux comprendre ce sujet auprès des personnes à qui je vais rendre visite. Je crois sincèrement que je deviendrai une meilleure agent pastorale grâce à la lecture de votre livre, particulièrement parce qu’il m’a aidée à poursuivre mon propre cheminement de rétablissement.
Merci infiniment, Kathleen!

Sincèrement,

Mary C.